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MARRONNAGES, TEMBE ET PHOTOGRAPHIES DES GUYANES AUJOURD'HUI
NICOLA LO CALZO
11 MARS - 17 MAI 2023
VERNISSAGE : SAMEDI 11 MARS 2023  18:00

Carlos Adaoudé, Franky Amete, Nicola Lo Calzo, Karl Joseph,  Ramon Ngwete, Gerno Odang, Marcel Pinas

commissariat Thomas Mouzard
In memoriam Hervé Télémaque (1937 - 2022 )

Les œuvres présentées dans cette exposition s’inscrivent dans l’histoire encore largement méconnue du marronnage au Suriname et en Guyane française.
Dans l’ancienne colonie hollandaise la fuite des « esclavisés » en dehors des plantations engendre dès le 17e siècle la création de plusieurs communautés que protège la forêt amazonienne.
Menant des campagnes qui s’avèrent trop coûteuses, les autorités de la colonie concluent dès le milieu du 18e siècle des traités avec les Marrons (Saamaka, Djuka) qui les reconnaissent en tant que sujets libres. En Guyane, la France fera de même pour les Boni en 1860. Originaire de différents peuples d’Afrique, ces femmes et hommes recomposent en Amazonie des collectifs aux institutions originales.
C’est ainsi qu’une fois la paix revenue, ils inventent vers le milieu du 19e siècle un art de l’entrelacs, poésie géomé- trique indissociable des artefacts que chacun produit pour soi et ses proches : fronton de maison, pirogue, pagaie, peigne, tambour, etc. D’abord sculpté et gravé, le Tembe se colorise dans la seconde moitié du 20e siècle, jusqu’à être porté sur la toile.
Le compas à pointe sèche reprend un vaste répertoire de motifs, dont les noms peuvent faire sens. Du relief à la couleur, la virtuosité optique joue de la lumière.

Marcel Pinas se forme en école d’art à Paramaribo, puis à Kingston, avant de fonder le Tembe Art Studio au Suriname. Ses installations et ses peintures où l’on retrouve comme dans Letitembe le syllabaire inventé par Afaka Atumisi au début du 20e siècle pour transcrire une langue marronne, ont largement contribué à offrir une reconnaissance au Tembe dans le milieu artistique contemporain.

Carlos Adaoude a appris à sculpter et tracer le Koti Tembe, avec son père surtout, et forme déjà une sixième génération de Tembeman. Il a aussi appris avec son aîné Franky Amete, a développé notamment le Tembe sur toile (Fer Tembe), dans les années 1990. Tous deux renouvellent une fois encore le Tembe, et cette fois l’affranchissent de la symétrie, élargissent sa polychromie, le portent sur d’autres supports, l’insèrent dans le design, le frottent au numérique, le rendent monumental, le propulsent dans les galeries et les foires d’art contemporain, continuant à tracer au compas à pointe sèche leurs lignes de fuite.

A leurs aînés qui leur reprochent de ne pas savoir tracer le Tembe, leurs cadets, qui ont choisi la photographie répondent «Nous, nous sculptons la lumière». Gerno Odang donne à voir les descendants de Marrons dans les villes, participants au mouvement social de mars 2017 à Cayenne.
Ramon Ngwete de passage sur ses terres ancestrales nous offre le regard de ces mères lorsqu’elles se préparent à voyager sur le fleuve Tapanahoni (affluent du Maroni qui marque la frontière entre le Suriname et la Guyane).

Nous rencontrons ainsi la première génération de photo- graphes marrons, tant de décennies après les photographies d’ethnologues comme Jean Hurault ou Pierre Verger.
Nous devons au photographe Karl Joseph, lui aussi enfant de Guyane, d’avoir repéré et encouragé ces jeunes photographes à exposer leurs œuvres sur les scènes artistiques, dont les Rencontres photographiques de Guyane dont il est un des cofondateurs. Il nous livre notamment ici un portrait de Ma Atema, Obieoeman.
Obia est un mot de langue akan (Afrique de l’Ouest) qui renvoie au système politico-religieux des peuples marrons. Obia est le titre qu’a choisi de donner Nicola Lo Calzo à son travail en Guyane, étape du projet au long cours Cham autour des mémoires vivantes de l’esclavage et des luttes anti-esclavagistes dans le monde atlantique.

Le Tembe, art des Marrons, poursuit son histoire faite du marronage en Amazonie, sur le plateau des Guyanes.
Marronner : échapper à l’esclavage, demeurer libre, en s’extirpant des plantantions, pour recréer des sujets collectifs autonomes dès le «grand siècle», sur une terre qui devient ancestrale et l’hôte de divinités. Les gouvernements coloniaux hollandais et français devront of cialiser par traités ces émancipations. L’art s’af rme ensuite historiquement avec la paix et l’autonomie. Jamais moderne, toujours contemporain de la recherche de liberté. Pas de chaines brisés dans ces entrelacs vibrant de couleurs et de lumières. Plus de chaines, des réseaux, qui traversent et relient tout ce que la modernité a tenté de séparer. La recherche de l’intensité dans la densité, et ici ou là dans tous ces chemins réunis, cette nécessaire conjonction, quelques bons mots, toujours avec honneur, humour et amour.

Thomas Mouzard, février 2023

 

Bibliographie

Mouzard Thomas & Geneviève Wiels, Marronnage, l’art de briser ses chaînes, 2021, Paris : Loco (catalogue exposition Maisond e l’Amérique latine 12 mai - 24 septembre 2022

Joseph Karl, Les Guyanais, 2011, Matoury : Ibis rouge.
Lo Calzo Nicola, Obia, 2015, Berlin : Kehrer Heidelberg.
Pinas Marcel, Maracel Pinas artist more than an artist, 2011, LE Prinsebeek : Jap Sam Books. Price Sally & Richard Price, Les Arts des Marrons, 2005, La Roque d’Anthéron :Vents d’ailleurs. Touam Bona Dénètem, Fugitif où cours-tu ?, 2016, Paris : puf.